Guinée : au terme de la transition, Cherif Diallo dresse un bilan critique de quatre années de pouvoir du CNRD

Au terme du processus électoral de 2025, le président du Club Humanitaire Sans Frontières (CHF-Guinée), Cherif Diallo, juriste et défenseur des droits humains et par ailleurs Président du CA de notre organisation, livre une analyse critique des quatre années de transition conduites par le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD). Pour lui, l’organisation de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025 constitue une étape institutionnelle importante, mais elle ne saurait suffire à solder le bilan politique, démocratique et humain de la période ouverte par le coup d’État du 5 septembre 2021.

Cette lecture s’inscrit dans la mission de CHF-Guinée de promotion des droits humains, de la gouvernance démocratique et de l’État de droit. Elle ne vise pas à contester le principe du retour à l’ordre constitutionnel, mais à rappeler qu’une transition doit également être appréciée à l’aune des engagements pris, des libertés garanties et de la capacité des institutions à rendre compte des violations commises.

« Une élection peut mettre fin à une transition sur le plan institutionnel. Elle n’efface ni les violations commises pendant cette période ni les responsabilités qui doivent encore être établies », souligne M. Diallo.

Lorsque le CNRD prend le pouvoir le 5 septembre 2021, les nouvelles autorités présentent leur intervention comme une rupture avec les dysfonctionnements du régime précédent. La restauration de la justice, la moralisation de la vie publique, la refondation de l’État et le retour à un ordre constitutionnel normal figurent alors au cœur du discours de la transition.

Pour le président du CHF-Guinée, c’est précisément au regard de ces engagements que le bilan doit aujourd’hui être examiné.

La première interrogation concerne la durée de la transition. En décembre 2022, les autorités militaires s’étaient engagées, dans le cadre d’une feuille de route convenue avec la CEDEAO, à organiser les élections présidentielles et législatives avant la fin de décembre 2024. Cette échéance n’a pas été respectée. Human Rights Watch constatait également qu’en 2024, les autorités militaires avaient continué à réprimer les médias, l’opposition politique et la dissidence.

« Le CNRD avait promis une refondation. Or une refondation ne consiste pas seulement à changer les institutions ou à rédiger une nouvelle Constitution. Elle doit aussi changer le rapport du pouvoir au citoyen, à la critique, à la justice et à la contradiction. C’est sur ce terrain que le bilan devient beaucoup plus difficile à défendre », analyse Cherif Diallo.

La restriction durable du droit de manifester constitue, pour CHF-Guinée, l’un des points majeurs de cette période. L’interdiction générale des manifestations décidée en 2022 s’est maintenue au fil de la transition. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples relevait encore en 2025 l’interdiction systématique des manifestations de l’opposition et de la société civile depuis mai 2022. Elle rapportait également le chiffre d’au moins 59 manifestants tués depuis 2022, dont 20 en 2024, sur la base des informations reçues par la Commission.

Pour Cherif Diallo, le maintien de l’ordre demeure une prérogative légitime de l’État, mais cette responsabilité ne saurait justifier un usage disproportionné de la force.

« Lorsqu’une interdiction générale des manifestations dure plusieurs années et que des citoyens meurent dans le contexte de mobilisations, la question n’est plus uniquement sécuritaire. Elle devient une question de libertés publiques, de responsabilité et de justice. »

Le CHF-Guinée estime que chaque décès intervenu dans le contexte d’une manifestation devrait donner lieu à une enquête capable de déterminer les circonstances exactes des faits : qui a fait usage de la force, dans quelles conditions, sur quels ordres et avec quelles suites judiciaires lorsque des violations sont établies.

La situation de la presse constitue un deuxième sujet de préoccupation.

La transition a été marquée par le brouillage de radios, des restrictions touchant les réseaux sociaux, des arrestations de journalistes et le retrait des licences de plusieurs médias. La Commission africaine relevait encore en 2025 la persistance de restrictions concernant des organes de presse, l’accès aux réseaux sociaux et le brouillage de radios privées.

Pour le président de CHF-Guinée, il est légitime que les médias soient soumis à des règles professionnelles. Mais leur régulation ne devrait jamais devenir un moyen de réduire la diversité des opinions disponibles dans l’espace public.

« Lorsqu’on brouille des radios, retire les licences de médias, interpelle des journalistes et restreint l’accès aux réseaux sociaux, la question du pluralisme de l’information ne peut plus être éludée. Il faut se demander quelle place le pouvoir accepte réellement d’accorder à la contradiction. »

La période 2024-2025 a surtout été marquée par plusieurs affaires d’enlèvements et de disparitions qui continuent de soulever de graves interrogations.

Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah ont disparu le 9 juillet 2024. Les autorités ont nié les détenir. Amnesty International rapportait encore en juillet 2025 qu’aucune information n’avait été communiquée sur l’avancement des enquêtes annoncées par le procureur général et que leur sort demeurait inconnu.

« Il ne suffit pas de dire que Foniké Menguè et Billo Bah ne se trouvent pas dans une prison officielle. Deux citoyens ont disparu. L’État a l’obligation de les rechercher, d’identifier les responsables de leur disparition et d’apporter des réponses à leurs familles. »

Le cas du journaliste Habib Marouane Camara, enlevé à Lambanyi le 3 décembre 2024 par des hommes en uniforme selon des témoins cités par Amnesty International, s’ajoute à ces préoccupations. Le parquet de Dixinn avait annoncé une enquête et décrit les faits comme une arrestation effectuée sans ordre des autorités constituées et en dehors des cas prévus par la loi. Son sort demeurait inconnu.

L’année 2025 a encore enregistré d’autres affaires. Abdoul Sacko, coordinateur du Forum des forces sociales de Guinée, a été enlevé le 19 février avant d’être retrouvé le même jour. Ses avocats ont affirmé qu’il avait été torturé et abandonné. En juin, l’ancien bâtonnier Mohamed Traoré a également déclaré avoir subi des sévices après son enlèvement à son domicile. Le procureur général avait annoncé une enquête sur cette dernière affaire.

CHF-Guinée rappelle qu’en l’absence de conclusions judiciaires, la responsabilité pénale individuelle de ces faits ne peut être attribuée sans preuve. Cette prudence juridique ne réduit toutefois en rien la responsabilité de l’État de conduire des investigations sérieuses.

« Être critique ne dispense pas d’être rigoureux. Nous ne pouvons pas désigner les auteurs lorsque leur identité n’a pas été établie par une enquête crédible. Mais lorsqu’un militant disparaît, qu’un journaliste disparaît, qu’un défenseur des droits humains est enlevé et qu’un ancien bâtonnier subit à son tour un enlèvement, l’absence prolongée de réponses devient elle-même une question institutionnelle majeure. »

Le pluralisme politique constitue un autre élément important du bilan dressé par le président de CHF-Guinée.

En août 2025, les autorités ont suspendu pour 90 jours les activités de l’UFDG, du RPG et du PRP. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples s’était déclarée « très préoccupée » par cette décision, intervenue cinq mois après la suspension de 28 autres partis. Elle avait notamment alerté sur le risque d’entrave au débat démocratique à l’approche du référendum constitutionnel du 21 septembre.

CHF-Guinée ne conteste pas le principe selon lequel les partis politiques doivent respecter leurs obligations légales et administratives. L’organisation considère néanmoins que l’application de ces règles doit rester transparente, prévisible et compatible avec le pluralisme.

« Une élection n’est véritablement pluraliste que lorsque les différentes sensibilités peuvent s’organiser, s’exprimer et participer au débat public dans des conditions suffisamment équitables. »

Le référendum du 21 septembre 2025 a ensuite conduit à l’adoption d’une nouvelle Constitution. Selon les résultats officiels, près de 90 % des suffrages exprimés se sont prononcés en faveur du nouveau texte. Celui-ci a notamment porté la durée du mandat présidentiel de cinq à sept ans. Amnesty International

L’élection présidentielle du 28 décembre a alors soulevé l’une des questions les plus sensibles de la transition : la candidature de Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par le coup d’État de septembre 2021. Amnesty International relève que des partis d’opposition ont contesté cette candidature en invoquant la Charte de la transition.

Pour Cherif Diallo, l’analyse doit ici distinguer le nouvel ordre juridique issu de la Constitution de 2025 et les engagements politiques pris au commencement de la transition.

« C’est l’une des contradictions majeures de cette période. Une transition présentée au départ comme un processus devant conduire les militaires à restituer le pouvoir à des institutions civiles a finalement créé un nouveau cadre constitutionnel permettant à son principal dirigeant de participer à l’élection présidentielle. On peut examiner la légalité issue du nouveau cadre sans faire disparaître de l’histoire les engagements pris en 2021. »

CHF-Guinée considère ainsi que la tenue d’une élection ne suffit pas, à elle seule, à mesurer la qualité démocratique du processus qui l’a précédée. La liberté de la presse, le fonctionnement des partis, la possibilité de manifester pacifiquement, la sécurité des acteurs critiques, l’indépendance de la justice et l’égalité devant la loi doivent également entrer dans cette appréciation.

Le bilan judiciaire de la transition présente lui aussi des contrastes importants.

Le procès du massacre du 28 septembre 2009 a représenté une avancée majeure dans la lutte contre l’impunité. En juillet 2024, plusieurs accusés ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité, dont l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara, condamné à vingt ans de prison.

Sa grâce présidentielle, accordée le 28 mars 2025, a cependant suscité une vive controverse. Amnesty International considère qu’elle a remis en cause l’accès des victimes des crimes les plus graves à la justice et à des recours effectifs.

« Il a fallu quinze ans pour parvenir à ce procès. Lorsqu’une condamnation pour crimes contre l’humanité est suivie quelques mois plus tard d’une grâce présidentielle, la décision dépasse nécessairement le sort personnel du condamné. Elle touche directement au rapport des victimes à la justice et à la parole de l’État. La réconciliation ne devrait jamais être construite en faisant abstraction de leurs droits. »

Pour CHF-Guinée, dresser ce bilan critique ne signifie pas nier les réalisations enregistrées entre 2021 et 2025. Le procès du 28 septembre a pu se tenir. Un nouveau cadre constitutionnel a été adopté. L’élection présidentielle a finalement été organisée. Des réformes administratives et institutionnelles ont également été engagées.

Mais ces réalisations doivent être appréciées avec les restrictions et violations documentées pendant la même période. Amnesty International résume ainsi la situation de 2025 : suspension de partis et de médias, maintien de l’interdiction des manifestations et enlèvements ou disparitions forcées de personnes critiques envers le gouvernement.

C’est précisément cet écart entre les promesses du 5 septembre 2021 et certaines pratiques observées durant la transition qui constitue, selon Cherif Diallo, la principale interrogation laissée par le CNRD.

« Le bilan d’un pouvoir ne se mesure pas uniquement aux infrastructures construites, aux textes adoptés ou aux élections organisées. Il se mesure également à la manière dont ce pouvoir traite celui qui le critique. C’est dans la protection de la contradiction que l’on reconnaît la solidité d’un véritable État de droit. »

La fin de la transition ne devrait donc pas signifier, pour CHF-Guinée, la fermeture des dossiers qui restent sans réponse.

Le sort de Foniké Menguè et de Billo Bah doit être élucidé. Celui de Habib Marouane Camara également. Les circonstances des enlèvements d’Abdoul Sacko et de Mohamed Traoré doivent être établies. Les morts intervenues pendant les manifestations doivent faire l’objet d’investigations effectives. Les enquêtes annoncées doivent produire des résultats vérifiables et, lorsque des responsabilités sont établies, la justice doit suivre son cours.

L’après-transition devrait également permettre de restaurer pleinement les libertés publiques, de garantir le pluralisme médiatique et politique et de renforcer l’indépendance des institutions judiciaires.

Pour le président de CHF-Guinée, cette exigence ne vise pas à affaiblir l’autorité publique. Elle participe, au contraire, à sa légitimité.

« La Guinée a besoin d’un État fort. Mais un État fort n’est pas celui qui empêche toute manifestation, réduit au silence les médias critiques ou laisse des citoyens disparaître sans réponse. Un État fort est celui qui n’a pas peur du droit parce qu’il accepte lui-même de s’y soumettre. »

Le Club Humanitaire Sans Frontières estime ainsi que la Guinée ne pourra véritablement tourner la page de la transition par la seule tenue d’une élection. Elle la tournera lorsque les familles des disparus obtiendront des réponses, lorsque les enquêtes sur les violations produiront des résultats, lorsque la critique politique pourra s’exprimer dans le cadre de la loi et lorsque nul ne pourra considérer que son uniforme, sa fonction ou sa proximité avec le pouvoir le place au-dessus de celle-ci.

Pour Cherif Diallo, la véritable refondation annoncée le 5 septembre 2021 reste donc une exigence à poursuivre :

« La refondation ne devrait pas signifier simplement reconstruire les institutions. Elle devrait permettre de construire un État dans lequel ce n’est plus le rapport de force qui détermine la portée du droit, mais le droit qui fixe réellement les limites du pouvoir. »

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